Brevets logiciels, droits d’auteur, logiciels libres, licence GNU et autre monde Open Source… D’âpres débats fusent sur la menace que certains projets de lois font peser sur le monde du logiciel libre. Des pétitions circulent, des informaticiens s’indignent. Je dois bien vous avouer que je n’y entends pas grand-chose à tout cela. Et de vous à moi, n’est ce pas là un combat d’arrière garde qui n’intéresse qu’une petite communauté d’experts, défendant leurs intérêts particuliers face à d’autres intérêts ?

La paranoïa d'une poignée de "geeks" ?

J’ai un PC et une connexion Internet. Pour mon travail et mes loisirs, j’utilise des logiciels achetés, ou acquis librement sur le Net. Et du moment qu’ils fonctionnent, que m’importe qui les a fabriqués et ce qu’ils projettent de faire ? Pourquoi devrai-je me sentir concernée par tout cela ? Un peu de cynisme économique facile m’amènerait à dire que cette Troisième Révolution Industrielle, celle des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), ne diffère en rien des deux précédentes. Elle aiguise les appétits et la concurrence, elle fabrique des géants et de nouveaux acteurs émergents, et tout ce beau monde s’affronte dans l’espoir de prospérer et de faire fortune. Et vous, et moi, en tant qu’homo economicus de base, nous ferons notre marché parmi tout cela pour accéder à de nouvelles technologies, des services en ligne, du contenu distrayant, cultivant et alléchant, plein de loisirs et de plaisir, bref que du bonheur pour l’internaute.

Vues sous cet angle, les choses semblent aller dans le bon sens, et pourtant un vague doute subsiste : peut-on considérer la musique, les récits, les idées, et d’une manière général le contenu culturel quelque soit son support, comme des biens marchands banals? Se peut-il que cette nouvelle percée technologique, par sa nature même, puisse imposer un questionnement inédit à notre société ?

La 3e Révolution

Essayons d’y voir plus clair ensemble.

Les innovations technologiques apportées par les deux premières révolutions industrielles eurent pour résultats la démultiplication des capacités physiques humaines. En d’autres termes, nous avons su fabriquer des machines capables de dépasser les limites physiques imposées à l’être humain. Notre civilisation actuelle en témoigne : nous produisons des biens en quantité en utilisant peu de force humaine, nous nous déplaçons sur de longues distances en bien moins de temps que nos arrières grands-parents, etc.

Nous avons gagné en maîtrise sur notre univers matériel. Cette 3e Révolution Industrielle diffère alors radicalement des deux précédentes, en ceci qu’elle n’impacte absolument pas le monde physique, mais celui de l’information et de l’intangible. Ses conséquences en seront d’autant plus larges et sa portée plus fondamentale…

Au commencement était l'information

Mais au fait, qu’est ce qu’une information ?

Rien d’autre qu’un signal. Ou plutôt une succession de signaux que notre cerveau est mesure d’interpréter et à laquelle il est capable de donner un sens. A chaque instant de notre vie depuis notre naissance, nous recevons des signaux et des informations que nous interprétons, traitons et nous élaborons des réponses en conséquence. Des bébés que nous étions aux adultes que nous sommes aujourd’hui, les capacités d’acquisition et de traitement de l’information de notre cerveau se sont développées et nous avons ainsi su construire des réponses de plus en plus complexes. Prolongeons le raisonnement et vous constaterez au final que nos perceptions et interactions avec le monde qui nous entoure reposent avant tout sur l’acquisition et l’échange d’informations.

Dès lors, les TIC ont clairement pour enjeu la maîtrise non plus de l’univers physique, mais bien celle de l’univers mental. L’univers des idées, des connaissances, des croyances, tous ces fils variés et multiples à partir desquels chacun d’entre nous tisse et crée sa vision personnelle du monde. Ces technologies nous donnent accès plus vite à de nouvelles idées et informations. Elles ouvrent plus largement nos esprits à d’autres formes de pensée et de culture, à d’autres approches et sensibilités. Elles étendent considérablement notre champ d’acquisition de l’information, pour peu que nos capacités cérébrales soient en mesure de « traiter » cette quantité de données. Et notre perception du monde évoluera inévitablement en conséquence.

Matière à pensées

Vous comprendrez alors mon inquiétude quand je vois se dessiner les prémices d’un processus que je qualifierai de liberticide, car visant à limiter et à contrôler la circulation de l’information. Le fait que cette croisade soit menée au nom des sacro saints bénéfices financiers ne fait qu’aggraver ma peur. Je n’ai pas (trop) d’états d’âmes à admettre que les autoroutes ou la construction automobile puissent faire l’objet de batailles marchandes, mais je ne peux accepter que le contenu informationnel et ses outils de traitement puissent à leur tour être placés sous l’unique égide de quelques consortiums à vocation marchande.

Parce que l’information, c’est ce qui arrive tous les jours en droite ligne à mon cerveau, et c’est en utilisant cette matière première que je peux « penser » le monde auquel je participe.

Parce que ma liberté de pensée ne pourra dès lors jamais être garantie, si les informations qui alimentent mes idées étaient bridées et monopolisées par des groupements d’intérêts particuliers.

Parce que je ne veux pas du cauchemar d’un « Meilleur des Mondes », où mon choix se réduirait progressivement et insidieusement à la culture diffusée par les Majors, assorti d’une obligation d’acheter les logiciels autorisés qui vont bien avec.

Que ce soit en termes de contenu, de support, de traitement, d’accès ou de diffusion de l’information, nous devons pouvoir continuer à choisir.

Libres et arbitres

Et il n’y aura pas de choix possible sans une altérité et une diversité. Sous prétexte de protéger la culture, une poignée d’acteurs économiques s’apprêtent à restreindre ce qui a permis le développement de l’humanité : la libre circulation des idées et des innovations, la diffusion large du savoir et des connaissances. Face à la mutation imposée par les TIC, ces acteurs semblent incapables de réinventer un nouveau modèle de valeur et préfèrent réagir par des manœuvres à l’éthique douteuse. Mais quand les intérêts des grands producteurs de contenu rencontrent celles des géants producteurs d’outils de traitement, soyez sûr que la pression exercée sera plus forte que les principes démocratiques.

Voilà ce qui légitime à mes yeux la vigilance et l’opposition, face aux tentatives visant à supprimer l’altérité que le monde du logiciel libre incarne. L’issue de la bataille qu’ils livrent en ce moment ne concernera pas qu’eux : elle influencera le visage qu’aura notre société après-demain.

En guise de conclusion, j’aimerais partager avec vous ces phrases prononcées au cours de l’affaire européenne des brevets logiciels, mais qui restent encore étonnamment d’actualité s’agissant du dossier DADVSI. L’auteur est un homme dont les engagements et les actions m’ont souvent semblé judicieux :

«Nous défendons simplement l'idée qu'il y a un intérêt de civilisation à ne pas accepter le principe d'une brevetabilité intégrale de toute formulation d'un nouveau savoir exprimé sous forme de logiciel, alors que depuis 6 000 ans le savoir de l'humanité se diffuse par la copie et par le libre accès» - Michel Rocard.

PS : et n’oubliez pas d’aller cliquer sur les liens situés à la fin du texte d’Uhlume, dans le chapitre Actions !

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