Tout a commencé quand une amie lors d'un dîner récent nous a demandé ce que signifiait « migrer vers le Web 2.0 ». Bigre, je ne savais pas qu'on pouvait versionner la Toile ! Au fil de la discussion, j'ai eu droit à un patch en règle sur une foultitude de concepts « hype and trendy », tel le web social, ou le blogging consultant. Moi qui croyait bêtement que les technologies de l'information et des réseaux étaient de fait sociaux... mais cela ne jamais de mal de réinventer l'eau chaude de temps à autre.

L'invasion de la Toile

Eh bien oui, les (plus si) nouvelles technologies de l'information et de la communication sont faites pour... s'informer et communiquer ! Et ce n'est pas une découverte, me semble-t-il. Du moins pour une frange d'individus qui fréquente depuis un moment cet espace qu'est l'Internet.

Une fois l'adolescence passée et comme la plupart de mes amis de l'époque, j'eus vite marre de me cantonner à faire des parties d'Arkanoid sur ma bécane. Ce fut alors la découverte des joies des réseaux BBS (Bulletin Boad System), des modems ramenés des US et bricolés par les copains (9600 bauds, qui dit mieux ?), des premiers « chats » assez cahotants.

Par la suite, la démocratisation d'Internet ne représentait à nos yeux qu'un prolongement de ces pratiques, et la diffusion massive des NTIC dans toutes les domaines de la société sonnait déjà pour nous comme une évidence. Entre temps, nous avions grandi. La plupart sont devenus informaticiens, ingénieurs en architecture applicative ou en système et réseaux. Les systèmes d'information étaient devenus notre pain quotidien, mais nous ne cessions de voir leurs limites, leurs manques, tout ce qui restait encore à faire et pourrait être créé. C'était l'époque des premiers moteurs de recherche (l'avant Google), de l'adresse email monprénom@provider-qui-était-un pote-de-la bande.fr. Nous avions 25 ans, nous rêvions de logique systémique, d'interactions constructives pour l'individu, bref d'une toile porteuse d'intelligence collective et de sens pour chacun. Le mythe californien néo hippie et libertaire façon Palo Alto, en grandeur nature, quoi.

Je revois encore notre stupeur quand nous vîmes déferler autour des années 2000 la vague de la Bulle... comment pouvait-on se gargariser en expliquant doctement et fièrement qu'on « fait de l'Internet » ? (au chocolat ou à la vanille ?) Comment pouvait-on bâtir des business models aussi délirants sur des technos qui n'étaient pas encore fiabilisées ? Et surtout, par quel raisonnement cohérent parvenait-on à mettre autant d'argent dans des starts-ups ayant pour seul objectif de vendre via le net de la pâtée pour chat en boîte à Mme Mâchepro, ménagère de moins de 50 ans ? Les marchands du Temple arrivaient et s'installaient à grands bruits et fracas.

C'était avec agacement et irritation que je regardai débouler une foule d'individus s'auto-proclamant développeurs, juste parce qu'ils avaient réussi à écrire trois lignes d'HTML. Exit les algos, l'Assembleur, et les pointeurs du C++. Les amoureux de la belle techno pouvaient aller se rhabiller, voici venus les entrepreneurs du web qui allaient tout nous expliquer sur le fonctionnement du Réseau des réseaux... En nous racontant fièrement qu'ils sont des vieux de la vieille, puisqu'ils « font de l'Internet » depuis... oh, 1999-2000, au moins !

Les rescapés de la bulle crevée

Ce n'est pas très gentil mais je dois bien l'avouer, j'ai vécu le dégonflement de cette bulle Internet avec un immense soulagement. Enfin, on allait pouvoir reprendre sereinement le cours des choses, et retrouver un peu de profondeur et de consistance. OK, nous n'étions plus les seuls à fréquenter cet espace devenu (grand ?) public. L'avantage, au moins, c'est que nous n'étions plus vus comme des aliens dans les dîners en ville.

Les mois défilent et les concepts nouveaux et tendances fleurissent. Viral, buzz, blogosphère, podcasting, etc. Et par un beau matin, « ils » sont revenus... Ce fut au cours de l'affaire DADVSI que je les ai retrouvés, ces entrepreneurs du web, ces managers du Net. Des années start-ups ils ont gardé le cheveu décoiffé étudié, le costard faussement négligé et le sourire pepsodent. (à peine un peu de calvitie en plus ? Sticking out tongue)

Et maintenant, ils « bloggent ». Les résultats sont étonnants et intéressants. Le web comme un outil de partage des connaissances et des savoirs, admettez le, c'est quand même beaucoup moins marrant que de relayer du bruit ou de la bonne polémique façon « apéro au comptoir ». Et puisqu'on a là un espace d'expression, autant commencer par parler de ce qu'on a sous la main : ma vie, mon oeuvre, ce que je prends au petit déj, mon dernier achat sur eBay, la poussée de fièvre du petit dernier, etc, des sujets qui devraient forcément intéresser du monde... à commencer par ceux qui font la même chose que moi. C'est facile, pas fatigant, enfin beaucoup moins que de construire une réflexion documentée. Le marketing du « Moi, je » bat son plein en flattant les egos, le bruit a noyé le signal et le buzz est sûrement plus facilement à manipuler que les idées de fond. Et même si les discussions tournent rapidement en auto-validation mutuelle de narcissismes dans une joyeuse ambiance de consanguinité des idées, ce n'est pas grave tant qu'il y a du trackback. C'est le monde des Bisounours certes, mais alors dotés d'un ego, j'vous dis pas...

Bloggeurs influents ?

La reconversion pour ces rescapés de la bulle, c'est probablement de devenir blogging consultant et de pouvoir tirer des sous de tout ce phénomène. L'Internet, le partage gratuit des connaissances, la communauté libre des savoirs et des idées, payez-moi et je vous y fais entrer ? Moi qui croyais que le métier du Conseil se définissait par « l'aide à la décision managériale », j'avoue n'avoir pas encore bien saisi la proposition de valeur ajoutée spécifique à cette nouvelle forme de consulting, mais je m'y emploie, je vous assure, si, si...

Ou alors, peut-être est-ce de devenir bloggeur influent ? Visiblement, tout le monde peine à définir ce qu'est exactement cette nouvelle espèce de leader auto-promu du Net, depuis Technorati qui établit des classements selon une recette « maison » et secrète mais faisant autorité (ha bon ?), à d'autres tentatives de définition bien construites mais sans réelle conclusion au final. En gros et si j'ai bien tout suivi, est considéré comme influent l'auteur d'un blog ayant beaucoup de lecteurs et de liens pointant sur lui. Donc si je lis régulièrement la prose d'un certain bloggeur connu et UMPiste déclaré, je vais finir par voter Sarkozy, c'est bien ça ? Avec cet éclairage, je comprends mieux la stratégie sarkozienne d'invasion de la bloggosphère par des hordes de supporters. « Je lis donc j'agis »... si cela pouvait être aussi simple.

On peut être « populaire » ou « connu », mais enfin faut-il encore savoir à quel titre. Bref, ce n'est pas parce qu'on fait du bruit tous les jours en occupant de l'espace, qu'on devient forcément le leader du quartier et qu'on prend de l'ascendant sur ses voisins de palier.

Ceci n'est pas un blog...

... c'est juste un billet d'humeur publié sur un petit site ayant pour vocation le partage de réflexions.

Je vous raconterai bien ma vie, mon oeuvre et ma passion des arts martiaux, mais je ne suis pas une bloggeuse. Il y a déjà tellement d'autres pour faire cela. N'allez pas conclure hâtivement que je n'aime pas ces internautes là : ils sont pour moi une source d'intérêts renouvelés et d'observations étonnantes, et si j'étais doctorante en sociologie, je saurais déjà quel sujet choisir pour ma thèse.

A vrai dire, je suis contente de cette diversité qu'ils ont apporté : le réseau était bien vide au tout début dans ces années 90. Ils ont fait « muter » le système, et aujourd'hui il n'y a plus un mais des webs, aux aspirations et aux valeurs différentes. De la vision d'une grande communauté ouverte nous sommes passés aujourd'hui à des microcosmes juxtaposés, tournés sur le propre spectacle de leurs activités dans un drôle de jeu de miroir.

Mais à l'instar du bloggeur Cyril de Lasteyrie, je reste optimiste : cet étalage d'egos est peut-être une étape nécessaire pour justement pouvoir les dépasser. Espérons que le passage vers ce Quatrième Age de la Terre du Milieu de la bloggosphère ne s'effectuera pas avec une guerre pour l'Anneau du Pouvoir...

Le 2 February 2007 à 11h 06, par Malic

De l'extérieur du "je sais pas comment le qualifier autrement mais je sens que c'est un pas le bon terme" phénomène blog, j'ai l'impression de me retrouver dans un petit bar à New York ou Paris où un petit groupe pas vraiment connu mais quand même un peu vient jouer de la pop indé sympa mais pas intestinale, aérienne un peu mais pas aggressive, cool mais pas trop, bref "un peu mais sans avoir l'air d'y toucher". La lumière est sombre, la déco est urbaine avec un mix d'indu et de baroque, les gens sourient, détendus mais pas trop, les visages se regardent, se dévisagent discretement, ça parlote en petit groupe un verre à la main, on parle de soi avec assurance mais pas trop quand même, tout est dans la mesure.

Ca fait longtemps que je n'ai pas été dans un de ces bars branchouilles. 'Pas vraiment envie, ça ne me manque pas.

Les blogs non plus....

Bises à vous deux de la mer.

Le 13 February 2007 à 14h 13, par Piou

Voui Malic, ton image est assez juste.
Tout cela a un côté "reconnu dans ma bande" et "célèbre parmi mes potes". On peut toujours être la star de l'univers qu'on s'est construit, surtout quand il est restreint et délimité. En soi, cela ne me dérange pas : suffit juste de ne pas fréquenter les bars branchouilles en question.
Là où cela devient irritant, c'est lorsque cela se répand à l'extérieur du bar et envahit le voisinage (qui n'avait pourtant rien demandé). Tout cela parce que quelques medias paresseux ont trouvé la solution facile, consistant à désigner UnTel représentant d'autre chose que de lui-même et de ses copains. Pas envie qu'il s'exprime en mon nom, non mais. D'où ce "coup de gueule", dans lequel se déverse un agacement qui a pris sa source -je l'avoue- dans les années 2000 de la Bulle Internet...
C'était inévitable qu'Internet se remplisse d'une population différente et plus diversifiée que les "Eldars du Premier Age" (LoL). Et les nouveaux venus apportent aussi de nouvelles pratiques, de nouvelles idées, etc. Mais dans ces nouveaux "courants" qui se dessinent, je resterai positionnée aussi longtemps que possible du côté de la vision "Stallman-ienne" du web, et je la soutiendrai face aux marchands du Temple et autres "Moi Je-mon ego-mon profit-d'abord".

Et quand cela ne marchera plus, bah il sera toujours temps d'aller avec Ulhume élever nos moutons ailleurs LOL. (Mais pas au bord de la mer, hein, plutôt sur une montagne avec un air himalayen... Sticking out tongue )

Le 14 February 2007 à 10h 36, par hatori

Tout juste (Auguste),

d'abord bonjour...

je dois dire que je partage votre vision d'Internet (oh, juste un oubli: "de l'internet" pardon) et je suis de plus en plus surpris (comprendre "agacé") que des blogs disons électroniquo-égo-centrés se retrouve ériger en modèle d'une pratique tellement diverse. Il y a en effet un monde entre un article d'un mouton même mécanique et un "post" racontant son "run" de "jogger" à San-Francisco grâce à son "For-Runner 9820" (le choc!). Le jogger euh pardon le blogger, comme dans la vie, peut, visiblement, être célèbre pour sa bêtise, s'il sait la mettre en scène avec intelligence, les journalistes ne se donnant pas réellement la peine de s'intéresser à ce dont ils parlent. Je suppose qu'ils discutent avec un ami expert ès-bloggage qui leur rédigent une fiche, voir pas, et glosent sur la blogosphère car "ils ont capté le concept". La blogosphère, un singulier pour tellement de pluriels...

Je ne sais pas pour les autres champs du savoir, je ne les connais pas assez, mais il est toujours désagréable (comprendre "énervant") de lire une article sur "Linux" dans la presse généraliste (alors que, déjà, une analyse rapide montre clairement qu'il faut parler de GNU/Linux) tellement les approximations sont légions et les erreurs manifestent.
Ces articles montrent généralement une façade toujours lisse laissant les aspérités (tout ce qui en fait le sel) à la réalité de la pratique des logiciels libres. À l'opposé, les mesures réellement inquiétante du nouveau système d'exploitation de la firme de Redmond sont gommés des articles célèbrant sa (sainte) sortie.

Ces deux domaines (qui ont des intersections non vides, Wink) se retrouve généralement dans la presse sous leurs aspects les plus commerciaux en gommant généralement toute la philosophie qui les fonde et qui ne correspond pas vraiment à une logique de marché (euh pardon, de "Mârché").

Bien cordialement,

hatori.

Le 15 February 2007 à 12h 18, par freeflyer

Juste une petite remarque.. J'adôooooore ce I majuscule dans "internet"...
Je ne crois pas que dans l'utilisation courante, ca soit l'expression d'une marque déposée..
Personnalisation ? Déification ?
En tous cas c'est interessant...

Le 3 March 2007 à 18h 22, par Sextus

Bonsoir,

D'un autre côté, le moi-moïsme n'est pas vraiment l'apanage du web et je ne suis pas sûr que la frontière libre/pas libre soit très opérante ici.

Être sous Dotclear ou Typepad par exemple n'a aucun impact sur le contenu d'un blog. On peut dire de choses intéressantes comme faire de la soupe (ego)concentrée.

Pour l'excès d'ego, remarquez qu'on ne vend plus tant des livres, disques, etc. que des auteurs aujourd'hui. Enfin, c'est mon impression. C'est pour ça que le vécu est si important, les oeuvres sont toujours analysées à l'aune du vécu des auteurs, qu'ils sont par définition les mieux placés pour connaître. Pour cela aussi que l'autobiographie est considérée comme le genre de l'authenticité (avec tout ce qu'implique cette notion) par excellence.

Le problème me semble plus profond, en fait : on n'a jamais réussi à mettre l'Auteur au clou (il y a des textes de Deleuze intéressants à ce sujet... la Préface de Foucault à l'Histoire de la folie à l'âge classique est vraiment intéressante aussi). Si bien que lorsque M. Lambda ouvre un blog, il reproduit instinctivement les schémas qu'on lui envoie : Moi, auteur source de toutes appréhensions de mes oeuvres je dis le vrai, le beau, le bien à leur sujet et c'est cela seul qui doit vous intéresser. Ce qui nous fait, il est vrai, beaucoup de cornichons au kilo-byte carré.

Quelque part, on peut dire que les oeuvres ne sont pas libres, mais ça n'a rien à voir avec le fait d'ête en FDL ou en CC. C'est le sens même de ce qu'est une oeuvre qui est en cause. Smiling

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