C'est quoi cette crise : #2 La dérégulation

19/02/2012 - Piou

Poursuivant notre série C'est “quoi cette crise”, je vous propose aujourd'hui de continuer la collecte des éléments expliquant les situations inédites que nous vivons depuis le début de cette crise. Comment cet ubris financier a-t-il pu se mettre en place, pour nous péter ainsi aujourd'hui à la figure ? Comment les mécanismes du capitalisme ont-ils été confisqués par une poignée de tricheurs, qui ont pipé les dés pour jouer au jeu du “Pile, je gagne / Face, tu me renfloues” ?

Dans l'univers économique, il y a un acteur un peu particulier qu'on appelle l'Etat : il est doté de capacités et de pouvoirs spécifiques - notamment celui de faire des lois et d'imposer des règles. Cela s'appelle la "régulation" et c'est censé donner une cohérence, un cadre dans lequel les autres acteurs peuvent évoluer. Trop de régulation étatique et on arrive vite à l'économie dirigée : certains ont essayé… et ils ont eu des problèmes. Absence totale de régulation, on est alors pas loin du "Far West" et de la loi du plus fort (je simplifie, hein). Tout l'art consiste donc à mettre le curseur au bon endroit.

A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, les dispositifs financiers internationaux qui furent construits entérinèrent une certaine vision keynésienne de l'économie : on ne peut pas laisser les marchés faire la fête parce qu'ils ne savent pas s'arrêter à temps avant le coma éthylique financier. Cela conduit à une instabilité économique, donc sociale, et entraîne des guerres. Les Etats doivent donc prévenir le problème en intervenant dans la partie, et ont toute légitimité à user de leur pouvoir pour contrôler les flux financiers (surtout ceux à court terme), histoire d'éviter à tout le monde de se prendre le mur.

Fort bien, me direz-vous, mais dans ce cas, comment cette "finance globalisée" a-t-elle alors pu naître, et étendre à ce point son hégémonie ? Pourquoi les Etats ont-ils fini par être dépassés et débordés par ces fameux "marchés" ? La réponse tient en un mot : dérégulation

Okay… mais c'est un truc d'anglo-saxon, non ? Cela évoque la politique économique des années Reagan aux Etats-Unis, qui a trouvé son écho en Europe avec la cure néo-libérale administrée par Thatcher au Royaume-Uni... En quoi cela nous concerne-t-il - nous autres Français - puisque dans ces années 80 les socialistes étaient au pouvoir, et que ce truc-là, c'est tout sauf une politique de gauche ? Souvenez-vous, c'était l'époque de "Génération Mitterrand", une époque que les chantres de la gauche française, des étoiles plein les yeux, nous vendent encore aujourd'hui comme étant bénie car pleine de progrès sociaux pour tous : 5e semaine de congés payés, abolition de la peine de mort, retraite à 60 ans, etc.

Ouais, ben ils ont visiblement oublié quelques petits détails dans leur bilan…

Des chiffres et des images

Commençons par cela, car il n'y a rien de mieux pour poser un constat : voici d'excellents graphiques publiés par Olivier Berruyer, qui retracent l'évolution de l'indice de libéralisation financière de 1973 à 2005 publié par le FMI. Cela se passe de commentaires, n'est ce pas ? Surtout quand on regarde ce graphique ou celui-ci. En fait, à droite ce sont vraiment des petits joueurs, et Sarkozy avec son "ouverture vers la gauche" a tout bonnement copié Mitterrand, qui pratiquait déjà une large ouverture à droite…

Ci-après un recensement des diverses mesures et lois de dérèglementation qui ont été promulgués entre 1983 et 2005 (publié par Olivier Berruyer dans son article). C'est tout simplement édifiant.

  • 1984 : loi bancaire dérèglementant le métier bancaire ;

  • 1986 : acte unique européen (Art 16-4 « Le marché intérieur comporte un espace sans frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est assurée [... Le Conseil] s’efforce d’atteindre le plus haut degré de libération possible. L’unanimité est nécessaire pour les mesures constituant un recul en matière de libération des mouvements de capitaux. ») ;

  • 1986 : loi Bérégovoy sur la dérèglementation financière (déréglementation, désintermédiation, décloisonnement, désinflation) ;

  • 1988 : la France accepte le principe de la fin du contrôle des changes et la liberté de circulation des capitaux – sans création de la moindre harmonisation fiscale européenne ;

  • 1988 : directive Delors-Lamy prévoyant la libéralisation complète du marché des capitaux pour 1990 ;

  • 1990 : forte diminution de la fiscalité sur les revenus du capital

  • 1992 : traité de Maastricht (« toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites ») ;

  • 1998 : création d’un régime fiscal avantageux pour les stock-options par Dominique Strauss-Kahn ;

  • 2001 : directive Bolkestein facilitant les OPA ;

  • 2004 : projet de constitution européenne, reprise dans le traité de Lisbonne.

Ils ont tout osé, et c'est à ça qu'on les a reconnu

C'est déjà assez étonnant que des gouvernements estampillés "gauche" aient pu mener une telle politique en France, mais cela l'est encore plus quand on apprend qu'ils l'ont aussi fait… au niveau mondial.

C'est Rawi E. Abdelal - professeur à la Harvard Business School et expert en économie politique internationale - qui en parle le mieux. Auteur en 2005 d'une publication intitulée "Le consensus de Paris, la France et les règles de la finance mondiale", il montre à travers trois récits comment d'éminents membres de la gauche française agirent avec ténacité en faveur de la libéralisation des capitaux - d'abord en Europe puis au sein d'institutions internationales tels que le FMI ou l'OCDE - et firent ainsi la joie des marchés financiers.

En réalité, une poignée de politiciens et de hauts fonctionnaires issus de la gauche française ou liés au pouvoir mitterrandien ont largement contribué à façonner la mondialisation telle que nous la connaissons aujourd'hui, et ils le firent avec zèle et acharnement.

L’ardeur de la gauche française à surpasser la droite ne se borna pas à la finance et s’étendit à tous les domaines de la politique économique. « Le programme appliqué par Delors, Fabius et Bérégovoy, écrit J.D. Levy, allait bien au-delà d’une suppression du dirigisme ».(…) D’autres auteurs ont relevé que la gauche française avait jugé nécessaire d’aller encore plus loin que ne l’exigeait l’orthodoxie économique. À en croire Serge Halimi, il y a là « l’ambition de faire ses preuves sur le terrain même de l’opposition. Pour la gauche, cette conviction se traduit par une politique encore plus brutale que celle de la droite lorsqu’il s’agit d’appliquer des politiques économiques orthodoxes ». (…)
Cette logique de conquête de la crédibilité aux yeux des marchés financiers mondiaux exigeait de la gauche française qu’elle se fît « plus royaliste que le roi ».

Le credo qu'ils utilisèrent pour justifier des actions que même un gouvernement conservateur de droite n'aurait probablement pas osé était simple : puisqu'on ne peut pas lutter contre la mondialisation, il faut alors la maîtriser. Voilà ce que de brillants esprits issus de l'Ena-rchie franco-française nous ont pondu : un bien charmant et naïf oxymore, peut-être l'un des meilleurs de la fin du 20e siècle. Comme le décrit Rawi Abdelal dans cet autre article :

… (à la tête des institutions financières internationales) ces fonctionnaires français ont emmené dans leurs bagages l’idée que la mondialisation pouvait être maîtrisée, ainsi que les instruments de cette maîtrise. Et pourtant, paradoxalement, en permettant aux organisations internationales de maîtriser la mondialisation au lieu de la libérer et de la débrider, ils ont contribué à forger un monde plus libéral et plus mondialisé. “Mondialisation maîtrisée” : voilà qui sonne bureaucratique, et à juste titre. Mais c’est aussi un processus éminemment politique: le simple fait de réécrire les règles, codifier les normes et donner plus de pouvoirs aux organisations internationales a étendu l’emprise de la mondialisation.
(...) En pratique, la mondialisation maîtrisée a été tout sauf asphyxiante. Certes, les règles globales ont été codifiées et les institutions ont vu leurs pouvoirs renforcés. Mais le contenu de ces règles a été libéral, et les organisations ont utilisé leurs pouvoirs ainsi renforcés pour encourager la libéralisation des marchés de biens, services, et capitaux."

Qui sont-ils et pourquoi ont-ils fait cela ?

De tous les acteurs qui ont contribué à ces actions, une poignée de noms revient très souvent pour nous donner trois têtes d'affiche :

  • Jacques Delors, qui s'illustra particulièrement dans son rôle de libéralisation des flux financiers au sein de l'UE (en oubliant la politique fiscale qui va avec) et de rénovation de la pensée du PS sur le monde financier. Par conséquent, quand on lit ce genre d'interview, il vient une forte envie de suggérer à M. Delors de garder un minimum de décence et de retenue. Qui commencerait par exemple par se taire et ne pas la ramener, compte tenu de sa part de responsabilité dans la situation actuelle.

  • Pascal Lamyfervent partisan de la mondialisation économique et financière dans une pure lignée néo-libérale. A se demander comment dans ces conditions il peut encore décemment avoir une carte du PS ?

  • Michel Camdessus, nommé à la tête de la Banque de France sous le règne de Mitterrand. Libéral convaincu, il a ensuite brillamment œuvré au FMI en imposant aux pays les plus pauvres ou en voie de développement des mesures de privatisations ou de réductions des dépenses publique en échange de prêts, mesures qui ont aggravé des crises existantes ou ont mené ces pays à des crises sans précédent. L'échec cinglant de son approche sur le cas de l'Argentine a été une des causes de sa démission du poste de Directeur du FMI. A se demander pourquoi on n'a pas encore flanqué ce type à la retraite ?

Quant à la question du pourquoi, du contexte et des motivations qui ont amené ces hommes à mener de telles actions, cette interview donnée par Jean-Pierre Chevènement à l'Expansion l'an dernier nous fournit quelques pistes. Chevènement n'y mâche d'ailleurs pas ses mots et égratigne fortement certains de ses "camarades", un vrai régal…

Haute fonction publique qui avait, pour l'essentiel, sa carte au Parti socialiste, où, il est vrai, elle était plutôt orientée "deuxième gauche". Personne parmi eux n'était résolu à mener une politique un tant soit peu volontariste. Tout s'est passé comme s'il leur fallait user la gauche au pouvoir et l'amener au "tournant libéral" que la technocratie bien-pensante avait, déjà avant 1981, imaginé pour elle. Tout cela a été conçu par des gens qui savaient où ils allaient et qui étaient décidés à se faire un allié de la puissance des marchés.
Jacques Delors était cohérent. Il a passé consciemment un pacte avec ce qu'il appelle "les vents dominants" de la mondialisation. (…) Il y avait une sorte de frénésie idéologique qui voulait que plus on libéralisait, plus on était "moderne"

Après l'oligarchie du corps des Mines dans l'industrie française - et particulièrement dans celle du nucléaire, découvrez à présent l'emprise de l'oligarchie "ENA-Inspection des Finances", qui sévit dans le domaine économico-financier en France ! Car soyez rassurés, braves gens : quel que soit le candidat que vous élirez en mai 2012, ces énarques-inspecteurs de finances continueront à régir la politique économique française. Parce qu'ils sont beaucoup plus intelligents que nous tous rassemblés, et tant au niveau de la France qu'au niveau de l'Europe, ils savent bien mieux que nous ce dont nous avons besoin - pauvres buses que nous sommes. 

Je sais, vous allez râlez en me disant que tout cela ne va pas vous aider à faire votre choix dans l'isoloir en avril prochain… On en est malheureusement tous là. Lorsque l'élite dirigeante d'un pays s'avère aussi faible, inutile et défaillante, peut-être faut-il commencer à réfléchir sur la bonne manière d'en changer ?

Les commentaires...

malic (non vérifié), le 21-02-2012

Merci pour cette série d'articles qui pour des gens comme moi, aborde les choses de façon synthétique pour mettre en évidence un processus dilué dans le temps.

 Hélas, je suis aussi triste que lorsque je regarde Nicolas Hulot car j'ai été ado durant les années "Mitterrand". En fouillant dans mes archives cachées au fond d'une boite dans la cave chez ma mère, je dois pouvoir retrouver mes pins "Touche pas à mon pote" en forme de main. Bref, j'ai été en grande partie formé par l'euphorie socialiste de ces années.

Découvrir aujourd'hui qu'elles ont été les actions réelles de cette politique est très déstabilisant. Mais cela explique aujourd'hui les déconvenues d'une gauche inutile car sans âme.

 Je me souviens d'un reportage sur Arte sur la privatisation de l'industrie aéronautique en France (datant de cette époque) qui me conforte sur certaines étiquettes (même si je déteste cette pratique) trans-politiques qu'il faut fuir ou dans une moindre mesure se méfier et qui sont révélateur d'un formatage, d'une façon de pensée quine s'accorde pas avec mes aspirations.

 Je résiste autant que je peux aux préjugés mais là....

 M.

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